Eux aussi sont Charlie ….

Depuis hier, j’ai la gorge serrée. Comme la plupart d’entre nous. Je pleure cette atteinte à la liberté. Et, j’ai peur. J’ai peur pour le monde de demain. Celui dans lequel grandiront mes filles. Je redoute un monde dans lequel la terreur guidera nos actes et l’extrême droite, nos façons de penser. J’ai peur pour mon, notre, leur libre-arbitre. J’ai peur pour toutes ces personnes qui seront étiquetées « terroriste potentiel » à cause de leur couleur de peau ou de leurs croyances.

Depuis hier, je me pose beaucoup de questions. Et, je me demande, entre autres, s’il faut que j’aborde ce qui s’est passé avec mes élèves.

Tu ne le sais peut-être pas mais je suis prof. Je travaille avec des jeunes qui ont entre 14 et 18 ans. Tous primo-arrivants. Dans un quartier « chaud » de Bruxelles.

Je passe mes journées avec des jeunes qui, à peine arrivés chez nous, doivent, souvent, répondre du délit de sale gueule. Des jeunes qui, depuis hier, devront aussi, aux yeux de certaines personnes, se désolidariser des actes commis à la rédaction de Charlie Hebdo, se justifier, expliquer que non seulement ils n’ont rien à voir avec tout ça mais qu’en plus ils ne le cautionnent pas.

Ces jeunes sont des gens biens. Chaque jour, ils m’enseignent de nouvelles choses, ils m’ouvrent les yeux sur des réalités que, depuis ma vie confortable, je ne peux pas voir.

Ils ne sont surement pas tous l’élite de demain. Mais, ils sont le monde de demain. Les citoyens qui seront à nos places dans quelques années.

Etait-ce à moi de parler de tout ça avec eux? Est-ce le rôle de l’école? Ou bien celui de l’entourage et de la famille? Je me suis demandé si j’avais la force et l’aplomb nécessaire pour évoquer cet attentat et toutes les réflexions qu’il implique. Et puis, je me suis souvenue que certains n’ont pas de famille ici. D’autres sont entourés mais peut-être pas par des gens qui ont envie d’aborder ce genre de sujet avec eux. Je me suis dit aussi qu’il n’y avait pas qu’eux: il y avait moi. Et moi, j’éprouvais le besoin d’en parler. Je me suis convaincue que, finalement, oui, c’était mon droit et même mon devoir de leur parler. Si pas moi, qui?

Alors, je suis entrée en classe, bien décidée à consacrer dix minutes de cours à Charlie. Au tableau, j’ai simplement écrit, en très grand, « Je suis Charlie ».

Et leurs réactions ont fusé. J’ai tout de suite su que j’avais bien fait. Ils ont été unanimes.

« Madame, c’est qui Charlie? »

Alors, je leur ai expliqué ce qu’était Charlie Hebdo. Ce qu’était un journal satirique, une caricature. On a parlé de l’humour. On s’est posé la question de savoir si l’on pouvait rire de tout et sous quelle forme. Je leur ai raconté les évémenents de la journée d’hier. Je leur ai parlé de Cabu, Charb, Wolinski et des autres. Ils ont été touché. Bien sur, ils savaient qu’il s’était passé quelque chose hier mais ils ne savaient pas quoi. On a parlé de la liberté et, surtout, de la liberté d’expression. Ils viennent de pays dans lesquels ce n’est pas une évidence et, ils m’ont avoué qu’ils avaient été étonné, en arrivant ici, de voir à quel point on pouvait dire ce qu’on voulait, sans être puni. Ils savent que c’est précieux et ils le savent d’autant plus que, pour eux, ce n’est pas un droit acquis d’office. Et puis, on a parlé des réactions dans le monde entier. Et là, bien sur, ils ont compris, ils ont adhéré.

Mais, ils se demandent pourquoi quand, dans leurs pays, des dizaines de personnes meurent chaque jour, personne ne s’émeut. Pourquoi, dans leurs pays, alors qu’on n’a pas le droit de s’exprimer, la communauté internationale ne réagit pas.

Le débat n’était pas terminé. Ils avaient encore mille choses à dire. Ils avaient envie, besoin d’y réfléchir. Mais, la journée était finie…

Avant qu’ils ne rentrent chez eux, ils ont conclu qu’en tant que citoyens, en tant qu’humains, il serait bon qu’ils trouvent le juste milieu entre ces deux expressions célèbres:

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire« 

et

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres« 

Alors voilà, le débat n’a pas duré dix minutes. Il a duré deux heures. Ils y ont tous pris part. Et, je pense que nous serons appelés à en reparler.

Lorsqu’ils sont entrés en classe, ils ne savaient pas qui était Charlie. Quand ils en sont sortis, ils m’ont annoncé « Madame, nous aussi, nous sommes Charlie ».

Ils m’ont donné de l’espoir: si le monde de demain, c’est eux…. alors, tout n’est pas perdu.

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